12.4.08

Le carnet d'or, de Doris Lessing

J'ai fini Le carnet d'or hier soir, et c'est sans doute la chose la plus importante que j'ai faite cette semaine.
Je suis toujours un peu sceptique et ironique quand je lis sur une 4ème de couverture des phrases comme "On ne dira jamais assez combien ce livre a compté pour les jeunes femmes de ma génération." Mais le livre une fois refermé, je capitule : oui, c'est une lecture fondamentale, non seulement pour les femmes, mais pour les hommes aussi.

Dans la préface écrite par l'auteur, quelques années après la parution du livre, elle s'étonne que les lettres de lecteurs qu'elle reçoit ne mentionnent en général qu'un des thèmes qu'elle y a traités, et elle cite : l'engagement politique, les rapports entre les sexes évidemment, et la maladie mentale.
J'y vois surtout une quête d'identité, la quête du sens de la vie, qui est évidemment un thème universel même si l'histoire qu'elle raconte, en partie autobiographique si j'ai bien compris ce que j'ai lu notamment dans le papier que Libé lui consacrait au moment où elle a reçu le Nobel (j'en parle ici), est tout à fait singulière.

Le parcours d'Anna est celui d'une romancière qui décide de cesser d'écrire après son premier roman, qui a connu suffisamment de succès pour qu'elle puisse encore vivre sur ses droits d'auteurs des années après, bien qu'ayant refusé les adaptations cinématographiques et télévisuelles qu'on lui propose régulièrement. A part ça, Anna est communiste et divorcée, avec une petite fille. C'est une femme émancipée, et j'avoue avoir été surprise de voir les libertés que prenaient déjà les femmes dans les années 50. Oui, je fais partie de ces idiotes (Lessing dixit) qui pensaient que la libération sexuelle datait plutôt de la fin des années 60.

Le livre est d'une modernité étonnante, soulevant des questions qui sont toujours d'actualité, avec un regard d'une acuité rare. Même si le contexte a évolué. L'état du monde et son cheminement politique posent plus que des questions, et l'on se demande en tant qu'individu où s'engager pour faire changer les choses. La question des relations entre les hommes et les femmes n'est pas davantage résolue, qu'il s'agisse de l'application de droits égaux, ou de trouver le bon équilibre dans le domaine privé. Dans l'ouvrage de Lessing, tout cela interfère évidemment fortement avec la quête de sens d'Anna, qui s'approche tout au bord du gouffre de la folie en essayant de comprendre et de faire "l'expérience" d'identités multiples qui pourraient lui permettre de trouver sa place dans l'univers, et des raisons d'espérer en demain...

L'écriture est dense et riche en images, tout en restant très fluide et facile à lire. Très fortement interpelée par toutes les questions que se pose l'héroïne, j'ai eu la sensation en lisant que l'auteur me laissait libre, malgré la richesse du livre, de mener ma réflexion et mon questionnement personnel en parallèle, au fil de la lecture. Une expérience intense, que je recommande vivement à tous les lecteurs.

Je note au passage que l'édition de poche est étrangement en réimpression depuis que Lessing a décroché le Nobel. Mais les éditions Albin Michel ont en revanche trouvé le temps de réimprimer l'édition originale. Bon, je ne regrette pas mes 24 euros, mais je trouve quand même le procédé un peu gros !

Voyons maintenant ce qu'en pensent les lecteurs.

Premier constat : on ne lit plus beaucoup Lessing, au moins parmi les bloggeurs... à moins que les papiers de la presse ne noient leurs billets dans les résultats de requête.

Second constat : les avis sont mitigés. Sur Le Club des rats de biblio-net, les notes oscillent entre 3/5 et 5/5. Papillon ne lui décerne que 3,5, mais par contre je suis assez contente d'avoir découvert son blog, car elle semble partager pas mal de mes goûts littéraires. Karine lui met 6,5... mais sur 10, et a trouvé le livre long.

Certaines (plus de lectrices que de lecteurs selon toute apparence) trouvent la structure du livre compliquée, et le magazine Jeune Afrique souligne d'ailleurs que la forme du roman (divisé en 5 parties, dont 4 carnets écrits par l'héroïne, qui s'entremêlent régulièrement dans le récit) était également expérimentale et innovante. J'avoue que pour ma part, cela ne m'a pas du tout gênée : c'est au contraire une manière de regarder les mêmes choses sous des angles différents, et pour le lecteur une sorte de "jeu des correspondances" que j'ai trouvé assez jubilatoire.

Certaines trouvent le livre déprimant, ou fatiguant. Certes, il ne laisse pas le lecteur en repos. Mais c'est le but, et moi, ça me remet en marche plutôt que de m'abattre. Une lectrice trouve les réflexions d'Anna "démodées", voire "agaçantes". Je ne partage pas du tout cette vision, bien au contraire. Le fond des questions reste tout à fait pertinent, et les jeunes femmes qui pensent que le féminisme est un combat d'arrière-garde sont justement celles qui permettent à la société contemporaine de détruire les quelques avancées obtenues par leurs mères ou leurs grand-mères (Lessing pourrait être ma grand-mère, la fille d'Anna ma mère).

Finalement, j'ai préféré aller relire le papier du Monde "Un Nobel soigneusement pesé", ou l'interview de l'auteur réalisée par Didier Jacob du Nouvel Obs à l'occasion de ce Nobel. Lessing montre que même avec les années, elle est restée une "sacrée bonne femme". Personnellement, je lui sais gré des voies qu'elle a ouvertes au travers de ses livres et de ses actions, et je pense que je lirai d'autres romans d'elle... bien qu'il semble difficile de faire mieux que ce Carnet d'or, défini comme son chef d'œuvre.

4.4.08

Un appartement à New-York, de Jane Smiley

Celui-là dormait sagement dans mes étagères depuis pas mal de temps... Si je me souviens bien, je l'ai acheté à la FNAC, et sans aucun doute parce qu'il était sur une table et que la couverture m'a plu (j'aime bien les couvertures des poches Rivages en général). Je ne connaissais pas l'auteur, qui a emporté le Pulitzer en 1992.

Bon, pas mon genre littéraire préféré, mais c'est un bon thriller psychologique, avec une histoire qui fonctionne bien, et des petits indices qui laissent deviner au lecteur, subtilement, que les choses sont en train de déraper.

L'histoire commence lorsqu'Alice découvre, en allant arroser les plantes de son amie Susan, les cadavres troués par balle de Craig et Dennis, dans les fauteuils du salon. C'est à travers les yeux d'Alice qu'on suit toute l'enquête, et l'histoire de cette bande de copains venus s'installer à New-York quelques années auparavant pour suivre justement Craig et Dennis, en passe de devenir un groupe de rock à succès... Je n'en dis pas plus, le plaisir du thriller, c'est de se laisser mener par l'intrigue. La fin est un peu "à l'eau de rose" à mon avis, mais bon, il faut bien que le lecteur se détende après ce qu'on lui a graduellement fait subir...

Ce qui m'a frappée dans ce livre, c'est la sensualité de l'écriture. Quand l'auteur parle de sexe, de manière assez personnelle et sans fard, mais surtout peut-être de nourriture. Ses personnages mangent tout le temps, préparent de la nourriture, en achètent, vont au restaurant, et les conversations sont ponctuées de descriptions comme : "Alice ne put réprimer un haussement d'épaule, tout en mordant dans un ravioli au porc, chaud et moelleux." Ou bien "Elle porta un morceau de veau à ses lèvres, s'arrêta en route pour humer les effluves, puis le posa sur sa langue. Citron, poivre, persil, la chair tendre et laiteuse, une sauce veloutée à l'assaisonnement mystérieux." Ou encore : "Devant elles furent disposées deux assiettes ovales brûlantes remplies d'un steak rouge sombre à l'aspect savoureux. La viande qui s'offrait à son appétit, simple, habituelle, alléchante, emplit Alice d'un sentiment d'abondance. Elle y piqua sa fourchette et le jus jaillit." Bon, j'arrête là, d'ailleurs vous êtes sans doute déjà parti visiter ce que contient le frigo. A moins que vous ne soyez totalement hermétique à ce type d'évocation. Personnellement, j'aime manger, et ça ne me laisse pas indifférente. Surtout lorsque l'auteur brouille savamment les frontières entre sexe et nourriture...

Si Lire fait une critique plutôt positive, les bloggeurs ne sont pas enthousiastes. Sur Lego ergo sum, MDV, qui s'y connaît en polar, se doutait de l'identité de l'assasin quasiment depuis le début (c'est vrai que je fréquente assez peu ce genre littéraire, donc je suis en la matière une lectrice assez naïve et "bon public"), Allie l'a carrément trouvé pénible à lire, La Panthère rousse déclare "sans plus", mais renvoie vers une critique plus positive, sur Association de lecture Bibliopoche.

A vous de voir. Moi, je vais replonger dans mes rayonnages pour trouver ma prochaine lecture.
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