16.1.06

La Dame N°13, de José Carlos Somoza

Et si l'arme ultime était la poésie ? Tel est le postulat de ce nouveau roman du "maître" Somoza. Mais ne vous méprenez pas : il ne s'agit pas de s'en servir pour adoucir les moeurs, ni de bâtir un monde "poétique" ! Somoza n'est pas précisément un tendre, et j'avoue que je ne supporterais pas de voir au cinéma certaines des séquences du roman.
Situons le contexte. Le pouvoir des mots est quasiment infini. C'est ce que savent les treize dames du roman. Mais si elles sont capables d'identifier et de prononcer comme il convient les vers qui leur confèrent un pouvoir quasiment sans limite, elles ne savent pas les inventer. C'est pour cela que depuis la nuit des temps, elles inspirent les poètes, à la fois créateurs des mots et des séquences magiques, et instruments entre les mains des dames. Ces dernières se réincarnent au fil des siècles sous différentes formes humaines. Et si elles se présentent la plupart du temps sous une apparence corporelle sublime, elle se livrent à de féroces luttes de pouvoir, où tous les moyens sont bons pour triompher de leurs rivales. C'est ainsi qu'elles inspirent d'étranges rêves à Salomon Rulfo, le fou de poésie, Raquel, la prostituée hongroise, et même Eugénio Ballesteros, le médecin pragmatique, qui vont se retrouver embarqués dans une invraisemblable épopée... Je n'en dirai pas davantage, car il y a un suspens qu'il convient de préserver pour que le plaisir de la lecture reste intact !
Au passage, Somoza, qui ne l'oublions pas est psychiatre de formation, nous livre quelques sujets de réflexion sur le rôle du passé, de l'amour et du deuil des êtres chers. Et continue d'interroger les relations entre l'art et le pouvoir, comme il le faisait déjà, sous un angle différent, dans Clara et la pénombre.

Pour vous faire une opinion avant de plonger dans cette passionnante lecture, vous pouvez lire les critiques, plutôt flatteuses, de Zone Littéraire, Panorama du Livre, A voir, à lire, Le Temps, L'Express Livres, ou celles plus mitigées d'Evène.
Vous pouvez aussi consulter le blog d'une libraire, Cécilialit, et Mes Lectures, le blog de Babarella sur OverBlog.

15.1.06

Loin de Chandigarh, de Tarun J.Tejpal

Je ne sais plus où j'ai entendu parler de ce livre en premier... A la radio peut-être, ou sur un site web... Je retrouverai peut-être mes traces tout à l'heure, en allant collecter mes liens... En tout cas, c'était une riche idée que d'en entendre parler !
Loin de Chandigarh, dont le titre anglais original est d'ailleurs bien plus beau (The alchemy of desire) est un roman magnifique. Un pavé de 650 pages qu'on ne peut plus lâcher une fois qu'on l'a commencé, de ces bouquins qui vous habitent tout le temps de leur lecture, qu'on a hâte de retrouver une fois ses obligations quotidiennes expédiées...
De quoi ça parle ? De la vie... Le narrateur, pourtant très amoureux de son épouse Fizz, va se lancer dans un parcours incroyablement hasardeux, après la découverte de mystérieux carnets de cuir fauve, qui contiennent le journal intime d'une femme du siècle dernier, qui visiblement n'avait pas froid aux yeux... Une quête éperdue du sens... Qu'est-ce que la vie ? Qu'est-ce que l'amour ? Et comment devient-on écrivain ? Mais le livre nous parle aussi de l'Inde contemporaine. Le narrateur, et l'auteur aussi semble-t-il, ont le même âge que moi, à un ou deux ans près. Nous sommes de la même génération, de la même époque, du même rock-and-roll et de la même culture qui commençait déjà à se mondialiser lorsque je finissais mon adolescence...
Tejpal décrit très bien les environnements, les ambiances, les objets culturels, et je peux repérer tous ceux que nous avons en commun. Ce qui me frappe en revanche, j'espère que ce ne sont pas des clichés, ce sont quelques différences fondamentales qui laissent à réfléchir. D'abord, les indiens ont une connaissance de la culture occidentale bien plus développée que celle que nous avons de la leur. Pays colonisé, m'a lâché mon compagnon quand je lui ai fait cette remarque. Sans doute, mais pas seulement. Le personnage semble baigné dans une double culture. Il est à la fois rationnel et sceptique comme nous pouvons l'être, mais s'il se moque, avec une ironie mordante et un sens de l'humour tout à fait délicieux, des croyances mystiques de ses concitoyens, il n'en néglige pas moins l'irrationnel, même si le trait reste discret. Je ne sais pas si c'est uniquement pour les besoins du roman ou s'il est réellement possible d'avoir semblable démarche en Inde, mais il accepte de se laisser envahir par ses rêves, ses délires, et de se laisser dériver, sombrer presque, le temps nécessaire à ce qu'il ait trouvé sa voie... et tant pis si finalement elle était, en partie tout au moins, prévisible...
N'oublions pas de parler de ce que tout le monde dit du livre, parce que c'est vrai : il est particulièrement érotique. J'y ai trouvé une liberté de ton plus grande encore que sous la plume de Siddharth Dhanvant Shanghvi... même si Tarun Tejpal est peut-être un peu moins poétique. Mais qu'importe. Ses images sont puissantes, précises, envoûtantes, jubilatoires, qu'il parle des femmes ou de la montagne d'ailleurs, cet Himalaya où il a acheté la maison de Catherine, la rédactrice des carnets intimes qui occuperont tant de place dans son parcours...
L'écriture est belle et la narration captivante, sans doute le bouquin le plus captivant que j'aie lu cette année. Et puis, je crois que ce que j'ai aimé par dessus tout, c'est l'état d'esprit général de ce livre. Ni complaisant, ni naïf, il n'est cependant jamais pessimiste. Même s'il est sceptique sur l'évolution politique et sociale de son pays, lucide sur le cheminement du monde, critique vis à vis de ses propres capacités et ambitions, cela n'empêche jamais le narrateur (l'auteur ?) de se consacrer à sa vie, à la recherche de sa juste place, à la quête de l'amour et du sens. Qui qu'il soit, où qu'il soit, il y a une route à trouver. Et visiblement, il la trouve. C'est profondément rassérénant. Ne vous méprenez pas : le livre ne contient aucune recette miracle. Il rappelle seulement au passage quelques principes universels, sans avoir l'air d'y toucher d'ailleurs. Et il nous laisse entendre que chacun a son propre chemin à découvrir... peut-être plus lumineux qu'on ne pourrait le croire.
En tout cas, je confirme, la littérature indienne contemporaine est réellement à découvrir, je vais tâcher de poursuivre mon exploration !

Petite note en contrepoint : Chandigarh est la ville qui possède le plus important patrimoine "Le Corbusier" au monde (voir mon blog de balades, pour plus d'informations et des liens sur l'oeuvre de l'architecte et sur Chandigarh). C'est sans doute une des raisons qui a fait que mon oreille a tinté lorsque j'ai entendu le titre du livre. Je me demandais si l'auteur du roman parlait de l'architecte. Il en dit juste quelques mots, cinglants :
"... cette étrange cité minérale née de la géométrie et non du besoin. Une ville bâtie avec des rapporteurs, des règles, des équerres, des compas, bien plus qu'avec de la passion, de l'émotion, de l'ardeur et de la créativité. Le Français qui l'avait édifiée en avait expurgé à la fois la sensualité accomplie de son peuple et la truculente robustesse des Indiens. Il avait construit un habitat géométrique. Seul le temps en ferait une ville. Beaucoup de temps."

Voyons maintenant ce qu'on trouve sur le web...
France Culture a invité Tarun Tejpal dans son journal du matin en septembre dernier, mais curieusement, il n'en subsiste aucune trace sonore... Dommage. Pas davantage d'ailleurs sur le site de l'émission "Cosmopolitaine", sur France Inter cette fois. Mais des liens intéressants : vers le site de l'hebdomadaire indépendant Tehelka, dont Tarun Tejpal est le rédacteur en chef. Le journal a failli ne pas se remettre des scandales de corruption qu'il a dénoncés, et le site personnel de Tarun Tejpal raconte, entre autres, ses démêlées avec le gouvernement indien. Reporters sans frontières permet de consulter un extrait de son rapport 2004 sur la liberté de la presse en Inde.
Cette fois encore, peu de critiques de lecteurs, à vrai dire je n'en ai pas trouvé du tout (j'ai peut-être mal cherché, et vous pouvez me laisser vos liens en commentaires !). En revanche, la presse a autant aimé que moi. Je ne suis pas d'accord sur "l'histoire de plus en plus sombre" dans le papier de l'Express Livres (à se demander si le journaliste a fini le bouquin ??), mais plutôt d'accord sur le reste. Lire est élogieux aussi, et me fait penser que je devrais retenter une lecture de Rushdie, qui m'avait rebutée il y a quelques années... J'aime bien la critique de Michèle Gazier pour Télérama, mais peut-être encore plus celle de Natalie Levisalles pour Libération, au titre finalement assez réussi "Karma-soutra" !
Et pour finir en beauté, un entretien avec l'auteur sur le blog de Frédéric Joignot.
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