29.12.05

Femmes d'Alger dans leur appartement, d'Assia Djebar

Assia Djebar a été élue à l'Académie Française en juin de cette année, première personnalité du monde maghrébin à y faire son entrée. Ecrivain et cinéaste, mais également bardée de diplômes et de prix littéraires, elle est actuellement enseignante aux Etats-Unis, après avoir été notamment journaliste. Assia Djebar est une érudite dont le coeur n'a pas cessé d'entendre pour autant.

Femmes d'Alger dans leur appartement nous livre, en quelques nouvelles, des fragments de voix de ces femmes cloîtrées, séquestrées, que leur courage et leur engagement lors de la guerre d'Algérie n'a pas totalement libérées. Il reste toujours des traces d'un si long enfermement... Les mots parfois sont douloureux. La pensée tourne et retourne, lancinante, obsessionnelle. Les blessures sont encores à vif. Les leurs, ou celles de leurs mères et grand-mères, tant il est vrai qu'on hérite de ce qui n'a pu être guéri, de ce qui n'a pas été dit, surtout peut-être entre mères et filles.





















Le titre du livre et sa post-face se réfèrent directement au tableau éponyme de Delacroix, qui avait eu par extraordinaire la permission de pénétrer dans les appartements des femmes d'un algérois, en 1834, et qui en a rapporté un sublime tableau... et des commentaires exé- crables : "C'est beau ! c'est comme au temps d'Homère ! La femme dans le gynécée s'occupant des enfants, filant la laine ou brodant de merveilleux tissus. C'est la femme comme je la comprends !".

Assia Djebar se demande finalement quel chemin a été parcouru vers la liberté de ces femmes, en paroles, en mouvements, en pensées même peut-être, depuis un siècle et demi... La liberté est une longue quête, et la parole de ces femmes vaut d'être entendue.

Malheureusement, Assiar Djebar semble avoir peu de lecteurs parmi les rédacteurs de blogs... en tous cas pour ce livre. Je n'ai trouvé de commentaire que sur celui de Tipaza, avec un lien vers le très beau site Algeriades.com, qui propose une intéressante série d'articles sur la biographie et les oeuvres d'Assia Djebar. On notera également l'article d'Ecrits...vains , qui retrace le parcours de l'écrivaine et cite le recueil de nouvelles. Le Nouvel Obs a quant à lui relaté son élection à l'Académie Française, suffisamment événementielle en effet pour qu'on garde le fait en mémoire...

17.12.05

Dolce agonia, de Nancy Huston

Nancy Houston a un talent particulier pour sonder les âmes, et camper des caractères. J'avais particulièrement aimé L'empreinte de l'Ange, lu bien avant d'ouvrir ce blog. Dolce agonia est également un bon cru. A lire en novembre, pour être dans l'ambiance : il s'agit d'un repas de Thangsgiving qui réunit douze convives dans la maison d'un poète et professeur de poésie à l'Université locale. Au cours de ce repas, et de ses préparatifs (j'adore les descriptions culinaires de Nancy Houston et les ambiances de cuisine qu'elle restitue), nous saurons tout de ces personnages. Ce qu'ils disent évidemment (et ils ne se font pas forcément de cadeaux), ce qu'ils pensent (l'auteur nous ouvre la porte de leurs voix intérieures, encore moins tendres), mais également leur destin. En effet, Dieu soi-même s'est invité à ce repas, et se permet, en douze inserts souvent tranchants comme la serpe (c'est le personnage le moins tendre de tous) de nous révéler comment se poursuivra, et surtout s'achèvera la vie de chacun des protagonistes.
Un moment de réflexion sans concession, ou si peu, sur la condition humaine, ses folies et ses vanités...

En règle générale, les lecteurs et critiques ont apprécié le livre. Sur le site de Pierre Campion, Jacqueline Morne, professeur de philosophie, dissèque la manière dont le roman (mal)traite le temps, présent, passé, avenir. Les lecteurs du Club des rats de biblio-net sont enthousiastes.
Sur le site de Radio Canada, on peut écouter un entretien avec l'auteur, tandis que Lire nous propose la retranscription une interview.
S'il a été difficile à écrire, Dolce agonia demeure l'un des livres préférés de l'auteur.

12.12.05

Nulle part, de Yasmina Reza

J'aime beaucoup Yasmina Reza. J'ai vu "Conversations après un enterrement" au théâtre, joué par une bonne troupe amateur de ma région. J'ai vu "Art" à la télévision (ça m'arrive si rarement de regarder la TV...), avec une magistrale brochette d'acteurs, dont Luchini et Arditi si je me souviens bien.
Elle vient de publier un tout petit bouquin, qui s'appelle "Nulle part", et qui parle de l'enfance. Un de ces livres sensibles qui vous font tour à tour sourire ou écraser furtivement une larme. Parce que c'est un souvenir à vous, ou tellement proche. Parce que vous avez déjà senti ça. Parce que vous auriez aimé, enfant, avoir eu la repartie de celui-là en pareille circonstance. Parce qu'en chacun, enfant et parent, l'enfance laisse des traces, lumineuses ou douloureuses, qui restent toute la vie, qui qu'on soit, où qu'on soit...

J'ai piqué ma photo sur un chouette papier de Fabienne Pascaud, reproduit sur le site du Ministère des Affaires Etrangères, qui parle du théâtre de Reza.

Sur le web, les avis sont plutôt positifs. Evene nous propose son résumé et des extraits de critiques de presse, Le Temps une critique sensible, Télérama s'exprime par la plume de Fabienne Pascaud encore, et Lire nous offre une interview de l'auteur.

10.12.05

Cosmopolis, de Don DeLillo

Je n'avais encore rien lu de cet auteur américain, dont j'avais cependant déjà entendu parler, et je me suis laissée tenter par l'édition de poche d'Actes Sud, dont le commentaire en quatrième de couverture m'a séduite.

L'œuvre est assez magistrale, cadrée et contrainte comme une pièce de théâtre. Unité de lieu : tout se déroule à bord - ou à l'immédiate proximité - d'une "strech-limo", ces limousines rallongées et luxueusement aménagées pour les richissimes de ce monde. Unité de temps : l'action se déroule sur vingt-quatre heures ou à peu près. Unité d'action : on peut dire sans se tromper ni trop déflorer le sujet que c'est le cheminement d'un homme vers une mort annoncée...
Sur cette base et en quelques 220 pages, l'auteur nous donne à voir tout à la fois New-York, notre monde contemporain, voire un peu futuriste (j'ai vérifié plusieurs fois à quelle date il avait été écrit, tant l'approche m'en a semblée pointue, prémonitoire... le bouquin se déroule en avril 2000, et a été écrit avant le 11 septembre 2001...), ses dérives, sa fausse légèreté, et la prise de conscience d'un homme. Les réactions et agissements du personnage principal sont tour à tour insolites et stéréotypées, ni tout à fait froides, ni sentimentales. Il inspire de l'intérêt, peut-être à cause de la vision aigüe qu'il a du monde, et de sa quête obscure d'une forme d'humanité, mais ni sympathie ni antipathie.

Quant à l'écriture de Don DeLillo, elle est carrément cinématographique. Avec une concision exemplaire (aucune ennuyeuse et interminable description), il plante si bien le décor qu'on voit littéralement l'action se dérouler sous nos yeux. Tout y est : décor, lumières, actions, acteurs, costumes...
Intellectuel, mais facile à lire et tout à fait captivant, c'est réellement un bon bouquin, une analyse de société qui à mon sens va plus loin que les habituelles critiques de la société américaine, la sempiternelle description du mal-être persistant de nos contemporains. Plus froide peut-être, plus distanciée sans aucun doute, et à ce titre assurément plus percutante.

Les critiques d'ailleurs sont bonnes, que ce soit dans Lire, dans L'Humanité - incluant une intéressante interview de l'auteur, sur le blog de lecteur Les carnets de JLK, ou dans le Washington Post (via RobWalker.net).

7.12.05

Le tour d'écrou, de Henry James

Je connaissais d'Henry James les gros romans, en particulier Portrait de femme, porté au cinéma par Jane Campion. J'avais noté la finesse d'analyse psychologique de l'auteur (un ami d'Edith Wharton, qui a la même finesse). Je n'imaginais pas qu'il ait pu la mettre au service d'une nouvelle quasi fantastique, comme "Le tour d'écrou". Dans ce récit raconté par la voix d'une gouvernante en charge de deux orphelins dans une maison de la campagne anglaise, il m'est arrivé plusieurs fois de relire une phrase, de revenir en arrière pour recouper des indices, me demander si j'avais rêvé, si la narratrice ou moi avait perdu les pédales... Jusqu'à la fin du récit, la narration posée et précise de la gouvernante, comme la subtilité des états d'âme des personnages - les siens en particulier, rendent crédible cette histoire de revenants pourtant tout à fait abracadabrante. Mais cette gouvernante nous apparaît comme une personne équilibrée, pragmatique, tout sauf fantasque en un mot, et les descriptions qu'elle donne des apparitions qui jalonnent le récit, comme les interprétations qu'elle fait du comportement des enfants, donnent une réalité tangible à cette histoire qui pourtant ne peut être réelle... Un excellent moment de dépaysement, une lecture qui intrigue et envoûte, comme les nouvelles de Maupassant. Je suis tombée dessus presque par hasard, dans une librairie d'aéroport ces derniers jours, alors que j'étais arrivée en avance et que j'avais besoin de me changer les idées après une semaine professionnelle chargée : un heureux choix, qui me donne envie de me plonger plus avant dans l'oeuvre de cet écrivain décidément très séduisant.

Peu de critique sur le net, juste un petit papier dans Lire à l'occasion de la nouvelle traduction, celle que j'ai lue d'ailleurs. Henry James est pourtant un classique... à lire sans modération !

5.12.05

La fille qui marchait sur l'eau, de Siddharth Dhanvant Shanghvi

L'histoire se passe dans le Bombay des années 20, lieu de confrontation des cultures orientales et occidentales, époque des débuts de la "modernité" telle qu'on la connaît aujourd'hui, et dans un univers baroque qui mêle toute sorte de personnages, la plupart du temps hauts en couleurs.
J'ai adoré ce livre, qui m'a souvent mis les larmes aux yeux. C'est à la fois un total dépaysement, et une plongée dans les profondeurs de l'être, dans les bonheurs et les vicissitudes de l'amour humain. Sans doute grâce aux images employées, à la fois poétiques et crues, un peu comme dans Garcia-Marquez, mais avec peut-être plus de délicatesse encore. J'aime quand il évoque "les bêtes féroces qui hantaient la forêt de leur chair", ou que Vardhmann dit à son épouse "remettons-nous à la magie"... Les personnages sont tourmentés, harcelés par un destin qui les empêche de goûter paisiblement le bonheur, alors qu'ils ont tous les atouts intrinsèques pour cela. Mais ils savent concilier leur animalité et leur spiritualité. C'est peut-être ce qui nous manque le plus, à nous occidentaux, et pourquoi ce livre nous touche si fort...

Que des critiques positives sur le web, sur l'Express Livres, Lire, Titres sur le net, ou L'Izévirien, que je viens de découvrir, et qui propose une sélection ma foi très éclectique...
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